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Kilomètres parcourus: 1556 kms
Arrivée en Turquie: Çesme
Les 10 kms séparant l'île grecque de Chios de la ville turque de Çesme furent vite parcourus et de fait, le prix de cette courte traversée nous est apparu disproportionné par rapport à la distance! La majeure partie de cette somme correspond aux taxes portuaires nous avait-on expliqué. Ce qui ne nous a pas empêchés de payer encore 10 euros supplémentaires au port d'arrivée! Nous étions les seuls passagers sur le bateau, nous et notre Roulotte.... Le contrôle douanier a pris un certain
temps. Deux personnes sont venues voir notre véhicule. Le premier a jeté un coup d'œil rapide, puis il a fait appel au spécialiste des narcotiques qui a procédé à une fouille minutieuse. Il nous a été demandé nos métiers et il semblerait que professeur fasse bonne figure. L'agent donna des petits coups un peu partout pour voir où nous aurions pu cacher de la drogue. Lorsqu'il commença à décoller un coin de notre lino, nous nous demandions si il allait carrément l'arracher. Lorsqu'il se mit à tâter le plafond que nous avons recouvert de tissus, nous étions franchement inquiets car de nombreuses heures de travail avaient été nécessaires et si le tissu devait être déchiré, nous l'aurions mauvaise! Finalement, il n'a pas été plus loin et nous avons pu enfin partir...
Depuis la mer, nous avions repéré une petite plage en retrait mais proche du centre. C'est là que nous établissons le campement pour deux nuits. Deux jours durant lesquels nous scrutions l'arrivée des bateaux, pensant que nos amis débarqueraient peut-être de l'un d'eux mais il n'en fut rien. Çesme signifie "fontaine" ou "source" et c'est une petite ville agréable. Nous arpentons inlassablement les rues pentues de cette charmante bourgade et nous imprégnons de
l'ambiance nouvelle... Enfin en Turquie! Dès nos premiers échanges, nous apprécions l'hospitalité des gens. En quittant Çesme, nous prenons la direction du sud!
Premiers trajets sur les routes turques et premières rencontres
Nous nous dirigeons vers Ephèse, l'un des sites les plus connus. En chemin, nous passons par Teos, quelques ruines éparpillées dans les oliveraies et les orangeraies. À vrai dire le site ne présente aucun intérêt pour les non-spécialistes que nous sommes mais les paysages valent le détour. Et puis surtout, nous y avons fait une belle rencontre. Sur la route menant à Teos, il y a un restaurant muni d'un grand jardin dans lequel sont tendus des hamacs en été, une sorte d'aire de
repos, ombragée par une petite pinède. En passant, nous repérons un robinet et comme nous avons besoin d'eau, nous nous arrêtons, pensant être seuls dans cette forêt. Un homme surgit alors de l'une des maisons qui semblait inhabitée en cette saison. Il s'approche pour savoir ce que nous cherchons. Nous lui expliquons que nous voulons de l'eau. De suite, il nous autorise à nous servir, nous expliquant avec des gestes que c'est de l'eau de pluie. Une dame aux cheveux grisonnants nous rejoint alors, très souriante. Bien qu'ils ne parlaient pas vraiment anglais, nous passâmes un long moment à converser pendant que notre réservoir se remplissait tout doucement. Il n'y avait pas de pression et cela nous prit au moins 45 minutes! Nous sortons une carte du monde pour leur montrer notre parcours. Nous échangeons nos identités et évoquons nos familles. Nous fûmes ensuite conviés à prendre le thé pour nous réchauffer. Ils nous font visiter le restaurant et les alentours, puis notre hôtesse décide de nous faire écouter de la musique qu'elle croyait française, mais il s'agit en fait d'espagnol! La pièce dans laquelle nous nous installons est chaleureuse. Confortablement assis dans de larges fauteuils auprès d'une cheminée dans laquelle les flammes crépitent, nous buvons plusieurs thés. Plus tard, nous repartons avec un sachet de biscuits à la cannelle que notre amie nous offre avec dans son regard, la bienveillance d'une maman. Nous avions réussi à nous dire bien des choses à travers nos mimes qui furent aussi la source de plusieurs rigolades. Nous n'avons su retenir son prénom que nous pouvions à peine prononcer (et encore moins écrire!) Nous savons qu'elle est mère de trois jeunes hommes âgés de 23 à 30 ans qui vivent à Izmir. En fin d'après-midi nous fîmes connaissance avec l'aîné. Cela fait huit années qu'elle tient ce restaurant et Mustafa semble l'aider dans cette tâche. Lui est âgé de 28 ans, divorcé, avec deux filles de 2 et 4 ans qui habitent avec leur mère, loin d'ici. Il aimerait voyager et aller en France. Tous deux se sont montrés tellement généreux et sympathiques, nous avons adoré les quelques heures passées en leur compagnie.
Ephèse et ses environs
Du coup, il faisait nuit lorsque nous arrivâmes sur la plage de Pacamak pour y passer la nuit. Le lendemain, la visite d'Ephèse nous coûtera une journée de budget. Nous ne regrettons pas, c'est un beau site, mais nous déplorons un peu les tarifs. Nous aurions aimés nous offrir un guide pour en profiter davantage mais ça dépassait largement nos moyens. Ephèse est la cité antique la mieux préservée de la Méditerranée orientale. Quand les Romains s'emparèrent de l'Ionie,
Ephèse devint la capitale de la province d'Asie mineure et une importante communauté chrétienne s'y développa. La Bible raconte que Saint Paul y vécut trois années au terme desquelles il fut contraint de partir parce qu'un groupe d'artisans l'accusa d'avoir bafoué la déesse Diane qu'ils vénéraient. Parmi les monuments, celui qui a le mieux résisté aux siècles, est la fameuse Bibliothèque de Celsus dont la façade se dresse au croisement de la voie Sacrée et celle
des Courètes, pavées de larges blocs de marbre blanc. Nous ne sommes pas allés visiter la grotte des Sept Dormants parce qu'il fallait payer un supplément. Selon la légende, sept chrétiens persécutés s'y seraient cachés au IIIème siècle et l'empereur Dece la fit condamner. Deux siècles plus tard, un séisme aurait cassé la paroi et les dormeurs se seraient réveillés pour en sortir tranquillement.
Nous décidons ensuite de rejoindre le village de Sirince, en quête de tranquillité. Sirince nous séduit de suite pour son calme, le charme de ses ruelles étroites et tortueuses, ainsi que son cadre naturel somptueux. Ce village se perche dans des collines (à 9 kms de Selçuk), au milieu des vignobles et des vergers. Les vins fruités (aux pommes, pêches et fraises) sont la spécialité du coin, constituant la majeure partie des revenus de ses habitants. Nous y restons deux nuits. Le
premier soir, nous nous offrons un restaurant réputé (et pour cause, c'était très bon!), chose que nous n'avions encore jamais faite depuis notre départ. L'Artemis Sirince Sarapevi est situé à l'entrée du village, dans ce qui était l'école grecque. La nouvelle école, construite par les Turcs, est juste à côté. Nous y avons dégusté un repas typique composé de différents éléments constituant le fameux mezze oriental. Parmi les saveurs, citons les purées à base de yaourt, d'ail, d'aubergines, les rouleaux de riz entourés de feuilles de vignes, les fricassées de légumes plus ou moins épicées, des émincés d'agneau et de bœuf cuisinés de diverses manières... un vrai régal! Nous ne regrettons pas d'y avoir mis le prix (encore que ce qui coûtait cher était le vin et le généreux pourboire que nous laissions au serveur sympathique).
Pour la petite histoire... à l'époque ottomane, le village était surtout habité par des Grecs. Il s'appelait alors "Cirkince" qui voudrait dire "laideur". En 1924, lorsqu'ont eu lieu les échanges de population consécutifs à la chute de l'Empire ottoman, ce sont des villageois de Salonique (Grèce) et ses environs qui vinrent s'y installer. Les Turcs renommèrent alors le village "Sirince" signifiant "charme". Nous avons également lu quelque part que le nom choisi par les Grecs
s'inscrivait dans un contexte bien précis. Effectivement, le village aurait été fondé au XVème siècle quand Ephèse fut abandonnée et ce sont des esclaves grecs libérés qui utilisèrent ce terme peu attrayant parce qu'ils ne voulaient pas être suivis. Cela dit, la plupart du village actuel daterait du XIXème siècle. Les maisons traditionnelles de pierre et de crépi sont couvertes par des toits de tuiles rouges.
Redescendus à Selçuk, nous profitons de la ville pour une promenade. Nous marchons vers le château qui se dresse sur la colline d'Ayasoluk. En chemin, on nous indique qu'il est fermé. Nous prenons le temps de jeter un coup œil aux ruines de la basilique Saint Jean sans pénétrer sur le site (restriction budgétaire oblige!). Effectivement, Saint Jean serait également venu à Ephèse à la fin de sa vie et il aurait écrit son évangile depuis cette colline. Nous visitons ensuite une mosquée à l'entrée de laquelle nous rencontrons un imam avec qui nous discutons quelques instants. Nous lui achetons un magnet sur lequel figure la première sourate du
Coran. Il nous offre une carte sur laquelle il écrit nos prénoms en arabe ainsi que les premiers mots du livre saint de l'Islam «Au nom de Dieu». Non loin d'ici se trouve aussi la maison de Marie (Meryemana en turc) que nous ne prendrons pas la peine d'aller voir. Ce serait une allemande qui aurait eu des visions de la Vierge à Ephèse. Grâce à ses indications, les fondations de cette ancienne bâtisse furent trouvées et c'est le pape Paul VI qui, en 1967, aurait authentifié la légende après l'avoir visitée. Bien sur, aujourd'hui elle peut être visité moyennant un peu d'argent...
Kusadasi, l'archétype de la station balnéaire
Nous pensions dormir à Kusadasi mais arrivés dans cette importante station balnéaire, nous ne sommes plus très motivés. S'il avait fait suffisamment chaud pour nous baigner, peut-être aurions nous cherché un endroit près de la plage mais autrement, cet endroit ne présente aucun intérêt. Une fois garés, nous allons nous promener autour du petit fort de pierre situé sur l'île de Guvercinada ("l'île aux pigeons") reliée au continent par une digue. Nous parcourons ensuite
quelques rues piétonnes dans le fameux bazar faisant recette grâce aux vagues successives de touristes amenés par les tour-opérateurs (notamment sur les énormes bateaux de croisières qui font souvent escale ici).
Comme sur le reste de la côté (du moins ce que nous avons pu observer depuis Çesme), les constructions ont complètement défiguré le paysage naturel pourtant exceptionnel. Ils les construisent par vingtaine. À la sortie de Kusadasi, nous apercevons les fondations d'immeubles de plusieurs étages, tous identiques, les uns à côté des autres. Partout, les villas ressemblent à leurs voisines. On discerne ainsi des petits groupes de maisons identiques, souvent emmurées toutes ensemble dans un périmètre de sécurité (alors que vraiment il n'y a aucun danger!) Plus tard, un architecte turc parlant bien anglais nous explique que le gouvernement a poussé le peuple à s'offrir des maisons secondaires en proposant des crédits intéressants. Et puis, beaucoup d'étrangers investissaient il y a encore quelques années. Apparemment, c'était surtout pour fournir du travail aux locaux mais ce projet a pris des proportions inconsidérées et aujourd'hui, de nombreuses constructions sont à l'abandon. Certains ne peuvent plus payer les charges. Bref, une folie difficilement rattrapable. C'est tout de même dommage. Du coup, nous mettons le cap vers un parc national, en quête d'une nature qui n'aura pas été défigurée par les hommes!
Exploration de la péninsule de Dilek et ambiance paisible de Güzelçamli
Nous arrivons à Güzelçamli vers 17h alors que le parc est en train de fermer. L'officier nous invite à revenir le lendemain à partir de 8h30. Nous trouvons une place sur un petit parking à l'entrée du parc, avec des robinets d'eau potable à disposition. La pluie tambourine en début de soirée et ne cessera plus pendant 24h! Nous passons donc la première journée dans la Roulotte, sans mettre le nez dehors... Laurent dessine plusieurs heures, j'écris quelques lettres, nous bouquinons et les heures filent. Le
jour suivant, nous partons au village, à la recherche d'internet et d'électricité pour recharger nos ordinateurs. Les averses ont enfin cessé mais les températures chutent. Nous trouvons un restaurant-café à la façade bleue (nous ne connaissons pas le nom!). Le propriétaire parle bien français et il est d'accord pour nous donner le code d'accès de son réseau wifi. Heureusement que son fils ainé est là pour le trouver... Oui, c'est les vacances scolaires en ce moment alors toute sa famille est réunie.
Nous sommes ravis de pouvoir discuter avec des locaux. Rapidement, nous apprenons qu'il a travaillé plusieurs années pour un club Med non loin d'ici, qui a fermé en 2002. C'est le cas de nombreuses personnes de Güzelçamli et il n'est donc pas le seul à pouvoir s'exprimer dans notre langue maternelle. Nous sympathiserons notamment avec l'un de ses neveux qui bosse au club Med d'Antalya. Plus tard cette même soirée, nous faisons la connaissance de Jacques, un expat français en mission, pour l'installation de radars achetés par l'armée turque. Quelques jours plus tard nous ferons connaissance avec trois de ses collègues. Il y a aussi le cousin du proprio qui parle très bien anglais. Il a été marié 10 ans à une Hollandaise avec qui il a eu un fils qui vit toujours là-bas. Petit à petit, le bar se remplit et les échanges fusent en trois langues. Bientôt il est 2h30 du matin et nous rentrons enfin chez nous, en titubant un peu... Après cette soirée bien arrosée, nous n'avons pas le courage de partir en randonnée le lendemain, nous passons donc une autre journée tranquille. On nous a parlé du marché qui a lieu exclusivement le lundi, nous nous y rendons puis retournons voir nos amis au café.
Le quatrième jour, il commence à faire très froid, ce malgré un soleil resplendissant. Nous prenons les vélos et pénétrons enfin dans le parc national de la péninsule de Dilek. Nous explorons la côte, allant de plage en plage. L'île grecque de Samos est si proche que l'on pourrait presque l'atteindre à la nage. Nous entamons une réflexion sur le fait que c'est un peu triste que toutes ces îles leurs appartiennent, d'autant plus que les Turcs doivent obtenir un visa pour s'y rendre! Nous repérons l'entrée d'un sentier.
Nous accrochons nos bicyclettes à un arbre et entamons notre marche à travers le canyon qui n'est pas trop praticable en deux roues. Au bout de trois kilomètres, nous faisons demi-tour afin de ne pas nous faire prendre par la pénombre et sortir du parc avant sa fermeture. La nuit qui suivit, il faisait moins de 0 degrés dans la Roulotte! Nous avions pris la précaution d'ouvrir nos robinets et éteindre la pompe à eau. Des fleurs étaient disposées dans un verre, en les soulevant, nous pouvions voir l'eau gelée à la surface! Nous avons alors passé beaucoup de temps au café où il faisait plus chaud.
Au sixième jour, nous bravons l'air glacial pour nous surpasser physiquement. Nous avons pédalé 8 kms (donc 16 kms aller-retour) pour rejoindre le sentier qui passe par le canyon avant de monter sur les montagnes, offrant une vue imprenable sur toute la péninsule. Nous avons marché presque 20 km! Nous scrutions les moindres mouvements des feuilles, dans l'espoir de voir des animaux sauvages. Nous repérons des traces de sanglier dans la boue, ils ne doivent pas être loin! Puis nous serpentons à travers des excréments de deux sortes. Nous savons qu'il y a des chevaux sauvages et n'avons à présent plus de doute. Nous en entrapercevons un seul, à travers les arbres. Nous nous demandons à qui peuvent appartenir les bouses qui ressemblent à celles que laissent les vaches de nos contrées... Plus tard, l'un des français expat nous confirme qu'il y a des vaches sauvages avec une drôle de bosse dans le dos. Nos pas se fondent au rythme chantonné par toutes sortes d'oiseaux. Après cette journée, nous étions épuisés mais le froid ne nous motivait pas à rentrer. Il faisait 2° dans notre Roulotte, alors nous sommes repartis au restaurant. Nous y dinâmes parce que nous culpabilisions un peu de consommer si peu depuis plusieurs jours (des thés à 25 centimes), tandis que nous restions des heures et des heures... Au fil des jours, nous retrouvions les visages du premier soir et c'était plaisant de saluer du monde, de s'être créé des habitudes. Ainsi, nous allions acheter notre pain tous les matins à la même boulangerie, nous allions prendre le thé dans le même troquet, etc.
Au marché, j'avais acheté de la laine et un crochet mais ne me souvenais plus trop comment faire. Installée au café, je regardais une vidéo sur internet montrant la technique du "carré de grand-mère". Notre hôte s'intéressa au sujet et alla chercher son épouse qui, comme toutes les femmes de la région, sait incroyablement bien manier cet instrument (elles font surtout des dentelles). Elle ne parlait rien d'autre que le turc, était habillée de manière traditionnelle avec un foulard sur la tête. Il ne lui fallu que quelques secondes pour saisir ce que je cherchais à faire. Aussitôt, elle se mit à monter les mailles et enchaîna si vite qu'elle
termina l'ouvrage avant que la vidéo ne s'achève! Ce qui nous a bien fait rire. Puis elle est repartie en cuisine. Plus tard, elle est revenue montrer ses quelques ouvrages en cours, un magnifique châle avec des perles et deux morceaux de dentelles finement crochetés.
Hormis le parc (peu visité en hiver), cet endroit n'avait pas d'intérêt particulier mais nous y avons séjourné une semaine parce que nous y étions bien. Alors que les températures remontent enfin, nous reprenons la route.
Encore des ruines antiques: Priène et Milet
Nous traversons la province d'Aydin pour rejoindre le site de Priène, cité grecque de Ionie (Asie Mineure) située sur l'embouchure du fleuve Méandre. Les ruines de Priène se situent à proximité du village de Samum Kalesi et sont bien conservées. Là encore, le paysage confère un intérêt tout particulier à ces ruines qui surplombent une grande plaine sur laquelle s'étendent des champs à perte de vue, tandis que la ligne d'horizon de la mer Egée se fond dans le ciel.
Nous redescendons ensuite sur la plaine. Habituellement, on y voit les cultures de coton mais pas en cette saison hivernale. Les terres sont inondées et les rayons du soleil donnent lieu à d'indescriptibles reflets qui embellissent davantage le panorama. Lorsque nous arrivons à Milet (autre ancienne cité grecque ionienne), le gardien nous informe que le site va bientôt fermer et qu'il est formellement interdit de faire du camping sur le parking. Du coup, nous y jetons un coup d'œil
rapide depuis l'extérieur et reprenons la route vers le lac Bafa.
Au bord du lac Bafa, le séduisant village de Kapikiri
Le lac Bafa est au sud-ouest de la province d'Aydin dans le district de Milas et au nord-ouest de la province de Mugla dans le district de Söke. Nous restons concentrés parce que notre guide stipule que la route menant au village de Kapikiri n'est pas clairement indiquée et nous ne voulons pas la rater... Tiens, voilà, c'est à gauche! La nuit tombe et le rougeoiement du soleil couchant teinte le ciel, le lac et la roche des montagnes environnantes. Nous contournons le village pour
aller nous garer au bord de l'eau, sur une bande de sable et de gravier fin s'apparentant à une plage. Juste en face, des ruines trônent sur une petite île. Toute la nuit, nous sommes bercés par les chants des oiseaux et autres bruits animaliers que nous ne savons pas identifier mais que nous n'avions jamais entendus auparavant... C'était magique! Au réveil, nous observons l'activité agricole. Les paysans montés sur leurs mules, accompagnent leurs trois ou quatre vaches dans
les pâtures où elles passeront la journée avant d'être reconduites à l'étable. Les femmes et les enfants participent aux tâches.
Les ruines de la ville antique d’Héraclée du Latmos sont éparpillées dans le village de Kapikiri. Ce site se trouve sur les bords du lac mais lorsque la cité a été fondée, cette vaste étendue d'eau était encore un golfe de la mer Egée. Ce sont les alluvions du fleuve Méandre qui ont graduellement bouché le passage et formé le lac. Cette zone recèle de trésors archéologiques. Outre les ruines d'Héraclée du Latmos, il y a de nombreuses peintures néolithiques dans les grottes, ainsi que plusieurs vestiges de monastères byzantins. Nous ne les avons pas vus mais nous avons feuilleté plusieurs livres (en allemand) et des albums photos chez notre voisine. Le premier matin, alors que Laurent se promenait pour prendre quelques photos, il fit la connaissance de cette femme souriante qui insista pour nous montrer ces images tout en sirotant un thé. Comme toutes les autres femmes du village, elle essaie également de vendre ses articles tricotés et crochetés. Nous lui achetons un foulard rouge et elle me montre comment le porte traditionnellement les femmes d'ici, ce que je fis aussitôt.
Bien que ces vieilles pierres donnent un certain cachet au village, c'est avant tout la splendeur du paysage que nous avons admiré en ces lieux. Les rochers se sont déformés au fil des siècles et offrent à l'imagination de quoi s'amuser car on peut y voir toutes sortes de figures, comme avec certains nuages. De plus, nous prenons plaisir à observer les villageois qui ont préservé une vie rurale traditionnelle, bien que les antennes paraboliques ont été intégrées dans le décor, comme partout ailleurs... L'odeur putride des bêtes est très présente car les animaux vivent au milieu des habitations, dans le bourg. Les volailles circulent librement. Poules, canards et oies semblent faire bon ménage. Les nids sont laissés sur les toits et les cheminées. Nombres de ces fermes proposent aujourd'hui des chambres d'hôte qui se remplissent sans doute l'été. Les femmes vendent leurs dentelles. Il y a un citronnier planté près de chaque maison. Il n'est pas rare de voir la cuisinière cueillir quelques agrumes pour assaisonner la salade composée de tomates, concombres et oignons qui accompagnent généralement le repas. Outre les potagers, les cultures se limitent aux oliviers et aux orangers qui parsèment les contreforts du Besparmak Dagi, signifiant "Mont aux Cinq Doigts".
C'est un lieu idéal pour randonner mais malheureusement, les conditions climatiques ne nous ont pas permis de nous adonner à ce passe temps que nous affectionnons beaucoup. Le premier jour, nous avons exploré les alentours du village, malgré l'humidité. Au moins, les averses étaient entrecoupées d'éclaircies. Nous avions projeté d'explorer la montagne le lendemain mais les grêlons avaient remplacé les gouttes d'eau et nous fûmes vite découragés. Avec regret (car
c'est vraiment magnifique), nous reprenons la route pour descendre plus au sud.
Péninsule de Bodrum: la colonie anglaise de Yalikavak
Nous sommes arrivés à Bodrum sous la pluie. Grosse station balnéaire, cette ville présente les caractéristiques que nous trouvons ailleurs, à savoir, un port de plaisance, quelques rues piétonnes bordées de magasins, de restaurants et de cafés. Il y a également quelques monuments comme le château Saint Pierre que nous apercevons au loin, il y un théâtre antique que nous n'avons pas pris la peine d'aller voir, etc. À vrai dire, nous sommes las de ce genre d'endroit mais nous voulions trouver internet et laver du linge, il s'agissait donc d'un choix stratégique. Les averses incessantes nous ont permis d'étrenner les pantalons de pluie achetés dans le sud de la France au début du voyage... Nous avons passé quelques heures dans un café avec accès wifi, au sec. Puis nous avons cherché une laverie mais il était déjà trop tard, nous pouvions laisser notre baluchon mais il nous aurait fallu attendre lundi matin pour le récupérer car il ferme le dimanche... Du coup, on retient l'adresse et nous décidons d'aller nous trouver un lieu plus paisible sur la péninsule pour les deux nuits à venir...
La presqu'île de Bodrum, paysage volcanique de hautes collines et spectaculaires affleurements rocheux, est réputé pour la beauté de ses fonds marins. On y pratique toutes sortes d'activités marines, sauf en hiver! Le problème est que le tourisme balnéaire, principale ressource des habitants (pour ne pas dire l'unique) s'est développé sans limite. La zone est donc jalonnée de monstrueux hôtels de béton. Il fait nuit et nous essayons désespérément de sortir de la ville. Des
travaux rendent la circulation plus pénible encore et nous nous retrouvons sur une grande route sans trop savoir où elle mène. Tiens, un panneau, «Yalikavak», ça nous dit quelque chose. Je me précipite sur le Lonely Planet, oui, c'est au nord de la péninsule et la description du guide commence ainsi «La côte nord, moins développée, est mal desservie par les transports en commun.» Parfait! Exactement ce que nous recherchons! Nous apercevons des vieux moulins, puis la route redescend, serpentant les collines jusqu'à une baie dans laquelle se niche cette bourgade, paisible hors saison.
Nous sommes garés au bord de la mer, il n'y a pratiquement aucune circulation. Le lendemain, les averses continuent mais elles sont interrompues par des percées ensoleillées qui réchauffent l'atmosphère. Nous allons prendre un verre dans le premier café qui se présente, ils ont une bonne connexion wifi, des prises pour se brancher et ils sont très accueillants. C'est ainsi que nous rencontrons June, une Anglaise d'une cinquantaine d'années qui vit ici depuis 6 ans, et Duran, un Turc
originaire de la région de Konya (au centre du pays) qui travaille ici depuis une dizaine d'années. De suite nous sympathisons et conversons sur des thèmes variés. Ils nous apprennent qu'il y a des services de laundry. Génial! Nous n'avons plus besoin de retourner à Bodrum lundi. Dès le lendemain nous suivons leurs indications pour déposer notre linge sale que nous récupérerons propre le jour suivant. Laurent se débrouille pour négocier une ristourne de 40%! Faut dire que nous nous basions sur les prix annoncés à Bodrum et n'entendions pas payer plus. Our Secret Garden, le café tenu par June et Duran est fermé ce dimanche (bien qu'ils nous avaient proposé de l'ouvrir rien que pour nous la veille!). En cette fin d'après-midi humide, nous nous arrêtons chez Dede, un bar avec wifi que nous avions repéré en passant. Nous y faisons la connaissance d'une autre Anglaise d'une cinquantaine d'années, Susie, mais c'est surtout avec le propriétaire du resto que nous discutons. Oskan a 36 ans, originaire de l'Est de la Turquie (kurde) et l'ainé d'une famille de onze enfants. Il a commencé à bosser à 13 ans, à Istanbul où il accumulait les petits boulots (la plonge, voiturier, ménage, serveur, etc.). Il vit ici depuis 15 ans, parle parfaitement anglais et pour cause, il nous explique que pratiquement 50% des villas et appartements appartiennent aux British. Bien sûr il y a des retraités mais également des couples de 40-50 ans qui ont décidé d'arrêter de travailler et vivre ici tranquillement. Avec la vente de leur maison en Angleterre, ils ont pu acheter une maison à bon prix ici, puis ils ont placé le reste sur un compte bancaire turc. Oui, parce que jusqu'à l'an passé, les taux d'intérêts atteignaient 20%! (redescendus à 8%, ce qui tracassent nombre de British que nous avons croisés!). Ici, comme sur le reste de la côte que nous avons parcouru, les constructions ne cessent de se multiplier et le marché de l'immobilier est en mal de clients... Bref, nous entendons parler anglais un peu partout... Oskan nous raconte aussi la vie traditionnelle dans sa région d'origine où tout le monde s'exprime en kurde. Il évoque l'importance de la famille et de la religion. Il nous fait écouter de la musique turque et kurde, soulignant les ressemblances et dissonances. Alors qu'il veut nous montrer des danses, sur UTube, nous abordons les censures. Le gouvernement a interdit l'accès à ce site (parmi d'autres), du coup il y a toute une technique pour y accéder quand même! (en passant par un autre site: vTunnel). Bref, curieux de connaître les raisons de cette censure, il nous répond que c'est en lien avec des vidéos dégradant l'image d'Ataturk. Oskan côtoie beaucoup d'étrangers, il se décrit lui-même comme «le mouton noir» de sa famille (non marié, non pratiquant, etc...). Il a un regard intelligent sur son pays et sur ce qui l'entoure. Son discours laisse paraître un certain tiraillement entre le monde occidental et oriental, qui nous semble assez caractéristique du peuple turc.
Le jour suivant, le soleil perfore enfin la paroi nuageuse. Les nuées blanches sont balayées par le vent si rapidement que l'atmosphère peut changer en quelques minutes seulement. Nous marchons le long de la mer, en direction de la marina, puis nous poursuivons jusqu'au port privé où sont amarrés des yachts et des voiliers de luxe. Nous rêvassons, et si nous avions un voilier comme celui-là... Par curiosité, nous demandons le prix du plus gros yacht à l'un des officiers de surveillance
qui venait tout juste de nous interdire l'accès à une zone. Il faut compter vingt millions d'euros indique-t-il avec le sourire. Rien que ça! Dans le parc du yacht club, quelque chose nous interpelle, c'est un échiquier géant. Nous profitons du soleil pour faire une partie. En observant les bateaux, nous remarquons l'inscription Delaware sur plusieurs d'entre eux. C'est bizarre, il n'y a pas de côte dans l'état américain du Delaware! Dans la soirée, nous retournons voir June et Duran. June nous éclaircit sur ce sujet. La plupart de ses Yachts appartiennent à l'élite turque et ils les enregistrent au Delaware pour éviter les lourdes taxes. Nous comprenons maintenant!
Ainsi s'écoulent quelques jours paisibles, nonobstant le temps humide et venteux. Un soir, nous discutons du passage en Iran que nous appréhendions un peu vus les événements de ces derniers mois. Nadège et Jean, rencontrés en Grèce, nous ont parlé d'un couple français voyageant en camping-car qui a traversé l'Iran et le Pakistan pour rejoindre l'Inde. Nous étions allés voir leur site et effectivement, ils n'ont eu aucun souci. Ils n'étaient d'ailleurs pas les seuls camping-caristes à prendre cette route en décembre dernier. Du coup, nous sommes rassurés. Par contre, nous devons absolument éviter la mousson asiatique car ce serait dangereux et pénible pour notre Roulotte dans laquelle l'eau s'infiltre aisément. Nous ressortons notre Guide des climats du monde pour les voyageurs et tournons les pages pour découvrir exactement les périodes appropriées pour tel et tel pays afin de prévoir au mieux notre avancée sur le continent eurasiatique. Nous ne voulons pas planifier mais nous voulons faire des choix judicieux, éviter les galères. Suite à ces recherches et à nos discussions, nous décidons que le meilleur moment pour traverser l'Iran serait septembre afin d'être en Inde en octobre. Puis nous consultons les diverses guides sur le Moyen Orient, afin de récolter diverses informations concernant les démarches consulaires. Le véhicule complique les choses, il y a des histoires d'assurance et des taxes diesel. Bref, nous savons maintenant que nous avons un peu de temps devant nous alors nous pouvons maintenir ce rythme de croisière tranquille. Puis la grisaille nous amène vers d'autres considérations. Quoi qu'il arrive, nous reviendrons en Turquie en août. Nous en profiterons pour visiter l'Est, montagneux et peu touristique. Les distances sont longues en Turquie et l'essence coûte cher. En ce moment, il fait trop froid pour se baigner et si nous nous éloignons des côtes nous risquons d'être bloqués par les neiges ou de mourir frigorifiés! Il y a bien des sites archéologiques et des vieilles villes avec remparts, châteaux et ruelles pavées mais nous perdons un peu l'intérêt pour ces visites (qui en plus sont chères). Il serait plus judicieux d'accélérer la cadence pour prendre le large vers Chypre, qui se vante d'avoir 340 jours d'ensoleillement par an! Ainsi commence notre course effrénée pour le soleil...
Beauté et tranquillité du lac Köycegiz
Sur la route de Köycegiz, nous faisons une pause à Gökova pour admirer la vue, une plaine alluviale donnant sur une baie. Les paysages défilent et nous ne nous lassons pas de les dévorer des yeux. Nous arrivons enfin à Köycegiz, petite ville paisible au nord du lac portant le même nom. Nous nous promenons sur la rive, toutes les terrasses de cafés sont vides. Il fait frais mais ça reste très agréable. Le soleil couchant nous motive à bouger en dehors de la zone urbaine pour nous
poser au calme. Nous trouvons un endroit idéal surplombant le lac. Épuisés, nous nous couchons vers 23h.
A 3h du mat, on frappe à la porte. Il nous faut plusieurs minutes pour réagir. Les coups se font de plus en plus forts, sur la porte et la fenêtre côté passager. Laurent se lève et inspecte discrètement derrière le rideau. Il lit Jandarma sur le gros 4x4 bleu garé à un mètre de nous. Il ouvre. Trois jeunes hommes vêtus en habit militaire affichent un large sourire. «Hello, passport please». Entre temps J'émergeais d'un profond sommeil et commençais à chercher les papiers tout en pestant. On n'a pas idée de réveiller les gens à cette heure là pour un contrôle d'identité! En plus, ils ont l'air amusés. C'est à se demander s'il ne s'agit pas d'une distraction plus qu'une vérification liée aux suspicions que cette situation peu singulière leur inspire peut-être. C'est vrai quoi, nous n'avons pas trop l'air méchant dans notre van jaune et vert, à vrai dire on nous traite souvent de Gypsies. En feuilletant les passeports, le lieutenant tombe sur un tampon qui ne lui plaît vraisemblablement pas. Son visage se crispe et son regard devient sombre. D'un ton sévère, il s'exclame: «Yiddish? Yiddish?». Un peu déconcerté, Laurent s'approche pour essayer de voir la source de ce changement d'attitude si soudain. La pénombre l'empêche de discerner l'écriture mais il réplique tout de même «No. No yiddish, no yiddish». L'homme fait signe de fermer la porte et d'attendre son retour «Wait.» Il retourne à son véhicule avec nos documents. A-t-il fait des vérifications? Noté nos numéros? Nous ne le saurons jamais. Pendant les quelques minutes qui suivirent, nous nous tenions près, nous demandant si nous avions bien compris la cause de cette réaction inattendue. Vont-ils nous demander de partir ou pourrons-nous terminer notre nuit? Nous sommes à une bonne vingtaine de kilomètres de la bourgade la plus proche, en
pleine nature. Il revient enfin pour nous rendre nos papiers, avec le sourire. Laurent le remercie, tandis que je reste au fond, cachée sous la couette. Nous nous recouchons. Au petit matin, nous sentons la fatigue d'un sommeil perturbé. Levés de bonne heure, nous profitons des lieux. Stores levés, nous prenons notre petit déjeuner en écoutant un livre audio comme nous le faisons souvent. Puis nous démarrons pour continuer à longer le lac, côté ouest.
Notre seul repère est cette magnifique étendue d'eau que nous ne perdons pas de vue. La route se divise, un panneau indique Sultaniye Kaplicalari dont le Lonely parle, allons-y! Le chemin est étroit. Nous arrivons au milieu de quelques bâtiments, pensant être bloqués. Nous questionnons deux ouvriers, ils nous font signe de passer entre les deux maisons pour rejoindre le parking des bains. La route est recouverte d'eau, nous passons quand même. Finalement, nous arrivons sur un petit lopin
de terre sur lequel est garé un autre camping-car immatriculé en Hollande. Un homme vient à notre rencontre, nous montrant où nous mettre. Légèrement radioactives, riches en calcium, en souffre, en fer, en nitrates, en potassium et autres sels minéraux, ses eaux chaudes auraient des effets bénéfiques sur les problèmes de peau et rhumatismes. Pour 4 lires turques chacun, soit 2 euros, nous nous baignons dans le bassin aménagé. Il fait 8° dehors mais l'eau est à 40° environ. Nous nous délassons une bonne heure, sans pour autant nous accommoder de l'odeur désagréable qui s'en dégage, s'apparentant aux œufs pourris. Les seules douches disponibles pour se rincer sont également à l'extérieur et évidemment froides. Nous faisons au plus vite.
Il est à peine 13h lorsque nous repartons en direction de Daylan, ville située à l'extrémité sud du lac. Nous traversons un petit village. Peu de maisons, quelques parcelles cultivées, des bêtes se promenant à travers. Le tout suggérant que les habitants ne sont pas très riches mais, malgré cela, nous tombons nez-à-nez avec une splendide statue dorée d'Ataturk! Tous ceux qui sont allés en Turquie ont dû le remarquer, il est partout, ce "père" (ata) des Turcs! Chaque municipalité a au moins une statue, on retrouve ce nom dans la toponymie (noms de rues, d'écoles, stades, etc.), son portrait est partout, dans les bars, les restaurants et même souvent dans les maisons... De loin, nous apercevons les tombeaux lyciens, creusés et sculptés dans la roche (il y en a pas mal dans le coin). Le site de Kaunos n'est donc plus très loin. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, la route s'arrête net dans la rivière! Pas moyen de passer, pas de pont, juste des petits bateaux pour les piétons... de l'autre côté se trouve Daylan que nous avons entrevu depuis les collines avant de redescendre dans cette petite plaine marécageuse envahie par de grands roseaux. Le lac est relié à la mer Méditerranée par une courte rivière et il n'y a aucun point de passage. Nous demandons confirmation à un homme en mobylette. Il ne parle pas un mot d'anglais mais comprend vite notre requête. Il faut remonter jusqu'à Köycegiz où nous étions hier pour redescendre par l'autre rive, c'est le seul moyen confirme-t-il. De toute façon, il n'y avait rien de spécial pour nous à Daylan, nous avons vu les tombeaux de Kaunos et finalement, c'était plus plaisant d'arpenter ces petites routes non touristiques. Nous mettons donc le cap au Nord pour contourner le lac puis, soleil dans le dos, nous fonçons vers l'Est. Aux abords de Köycegiz, nous croisons un régiment en pleine séance d'entraînement. Les joggers portent le même survêtement et sont parfaitement alignés. L'un d'eux se distingue des autres de par sa position en aparté, surement le chef! Tout de blanc vêtu, nous le reconnaissons enfin, c'est lui qui nous a réveillés à 3h du mat! Il nous offre un large sourire que nous lui rendons très sincèrement, amusés de le retrouver sous la lumière du jour. Comme nous
sommes décidés à trouver un bateau pour Chypre au plus vite, nous roulons encore plusieurs kilomètres, en direction de Fetiye...
Kayaköy (Karmylassos), un village abandonné
Au premier regard, Fetiye ressemble à pas mal d'autres villes côtières, une succession infinie d'hôtels et de villas. Nous choisissons de nous diriger vers Kayaköy qui, étant abandonné, devrait être plus calme pour la nuit. Nommé Levissi pendant de longues années, ce village de plus de 2000 maisons de pierre fut déserté par sa population, essentiellement grecque ottomane, après la Première Guerre mondiale et la guerre d'indépendance turque. C'est la SDN (Société des
Nations, ancêtre de l'ONU) qui supervisa les échanges de populations: Turcs de Grèce transférés en Turquie et Grecs d'Anatolie transplantés en Grèce. Les anciens habitants de Levissi furent ainsi installés en périphérie d'Athènes ou ils fondèrent Nea Levissi. Comme les Grecs d'Anatolie étaient plus nombreux que les Turcs de Grèce, une grande partie des localités qu'ils abandonnèrent restèrent désertes. C'est le cas de Kayakôy. Nous ne savions pas trop à quoi nous attendre. Notre guide, datant de 2001, précisait que des promoteurs immobiliers voulaient investir pour créer des villages de vacances. Heureusement, des artistes, architectes et artisans s'y sont opposés. Il était question de rénover quelques bâtisses pour y tenir des évènements culturels, ce qui a sans doute lieu en été. Pratiquement aucune maison n'a été restaurée à ce jour. Nous n'avons croisé que trois ou quatre personnes tandis que nous vagabondions à travers cette ville fantôme.
En route pour Antalya
Nous aurions aimé randonner à travers les gorges de Saklikent mais c'est risqué en cette saison. Le sentier est boueux et parsemé de plaques de verglas. Nous nous arrêtons un instant sur la plage de Olüdeniz et demandons à un chauffeur de minibus (les fameux dolmus) quel itinéraire nous conseille-t-il pour rejoindre Antalya. Pas de problème de langue, il pointe son doigt sur la carte que nous lui présentons. Il suggère la côte. Dans tous les cas, il faut remonter à Fetiye.
En ville, nous suivons les panneaux mais nous nous perdons vite. Après plusieurs kilomètres, nous faisons demi-tour et, de retour au carrefour où nous avions commis notre erreur, nous nous adressons à un autre conducteur de dolmus. Il nous indique la direction. Heureux qu'on lui demande son avis, il propose de passer par les montagnes. Ses arguments sont convaincants: plus court de 50km et le paysage est «beautiful» répète-il avec le sourire. «Thank you so much. Bye. Güle güle!» Il nous faut presque une heure
pour parcourir les 35 premiers kilomètres! La route est médiocre, sinueuse et très pentue. Nous commençons à regretter d'avoir écouté le jeune plutôt que l'homme plus âgé rencontré sur la plage... Puis, nous arrivons sur un vaste plateau dont nous ne connaissons pas l'altitude mais, considérant les 35 kms de montée, nous sommes hauts! La route devient alors relativement plate avec plusieurs lignes droites. Nous sommes proches des sommets enneigés, nous traversons
quelques villages. Les toits sont blancs. Nous avons froid et sortons les pulls, les bonnets et les gants. Notre objectif est d'atteindre Antalya ce soir. Le ciel est bleu, le panorama est saisissant et la lumière ne fait que l'embellir. De toutes les routes que nous avons sillonnées, nous la classons dans le Top 10! Les kilomètres défilent sur notre compteur, le soleil est à présent derrière les montagnes et nous commençons la longue descente vers la Méditerranée. Des travaux
ralentissent la circulation et nous nous retrouvons bloqués plusieurs minutes à la sortie d'un virage, ce qui n'est pas très rassurant! Quelques déviations plus tard nous pénétrons la zone péri urbaine de cette importante cité. Nous suivons des panneaux indiquant le port, le trafic se densifie. La fatigue et la pénombre n'arrangent rien. Nous entrons enfin dans une zone portuaire isolée dans laquelle nous espérons trouver un ferry pour Chypre mais les agents nous affirment de
suite qu'il n'y en a pas. C'est Duran, rencontré à Yallikavak, qui nous avait assuré qu'il devait y en avoir à Antalya. En 2004, il faisait son service militaire dans le Nord de Chypre, il a fait de nombreux aller-retour, ainsi que ses compagnons. Il y a effectivement quelques bateaux en été. On nous suggère alors d'aller 150 km plus loin, à Alanya. Il se fait tard et nous sommes épuisés. Nous nous garons dans la zone portuaire industrielle pour la nuit.
Le lendemain, nous optons pour un parking payant au centre ville, le temps de faire une brève visite. Nous en profitons pour nous rendre au port de la vieille ville, une lueur d'espoir en poche. Ce dernier semble inaccessible en Roulotte. Nous poursuivons à travers les ruelles pavées, en direction de la marina. Il s'agit surtout de petits bateaux de croisières touristiques. Nous sommes accostés plusieurs fois «Hello! Good price for you!» Amusés, nous entamons la conversation à deux reprises. Très
vite, ils comprennent que nous ne sommes pas des clients potentiels mais ils sont tout de même ravis de prendre le temps de papoter. L'un d'eux a vécu à Paris quelques mois il y a des années, dans le 18ème arrondissement. Puis, nous terminons la promenade par un magasin de laine que j'avais repéré. Quelques achats et nous voilà repartis pour Alanya, en quête d'un bateau pour Chypre...
Toujours pas de bateau à Alanya
Nous atteignons Alanya en fin d'après-midi. Nous suivons à nouveau les indications pour le liman (port). Nous nous retrouvons dans d'interminables déviations passant par des rues étroites dans lesquelles les gens se garent n'importe comment. Nous finissons par demander à quelqu'un, lui expliquant que nous cherchons des «big boats» pour ne pas nous retrouver dans un petit port de plaisance. Alanya est assez étendue, il nous renvoie en direction d'Antalya, 4kms après la sortie de la zone urbaine nous explique-t-il. Quelques feux rouges et soupirs plus tard, nous regagnons cette marina privée que j'avais entraperçue plus tôt. Le gardien ne parle pas anglais. Très sympathique et serviable, il nous envoie au bureau et ouvre le portail pour nous permettre d'y accéder avec notre véhicule. Effectivement, nous tombons sur un jeune homme tout aussi accueillant avec un bon niveau de la langue de Shakespeare. De suite, il annonce qu'il n'y a pas de ferry pour Chypre à cette saison (et certainement pas dans ce port qui sert exclusivement aux propriétaires de Yacht et voilier). Sans que nous lui demandions, il se connecte sur la toile pour nous renseigner. Il nous confirme ce que nous pensions depuis le début, c'est à Tasuçu dans la province de Mersin, que nous devons nous rendre. Du coup, nous profitons de sa gentillesse et lui demandons des détails: un bateau par jour, quatre par semaine, du lundi au jeudi, départ vers minuit et le prix, 180 euros avec la Roulotte. Nous restons encore une quinzaine de minutes pour discuter de choses et d'autres, il a l'air heureux de bavarder. C'est qu'il doit un peu s'ennuyer. Il bosse six jours par semaine, dix heures par jours et demain c'est justement son jour de repos. Il raconte que l'été est très animé, plein d'étrangers, des fêtes tous les soirs, etc...
Bon, nous avons encore 240 kms à parcourir en quelques jours car nous voulons être à Lemesos (Chypre) pour le carnaval. Nous trouvons une place idéale, dans une rue résidentielle perpendiculaire au bord de mer. Nous passons le dimanche ici. La journée est nuageuse mais les températures sont douces, nous escaladons la colline sur laquelle trônent un château et des remparts datant de plusieurs siècles. De là haut, nous apercevons enfin le port que nous avions tant cherché la veille, en roulotte. Nous redescendons par l'autre côté afin d'aller nous renseigner, on ne sait jamais! Nous trouvons l'agence spécialisée dans les
trajets vers Chypre mais elle est fermée. L'un des hommes attablés au café d'à côté nous demande ce que nous voulons. Nous lui confions notre requête. «Boats to Cyprus start in May. You have to go to Tasuçu.» conclut-t-il. Bon, cette fois, nous aurons tout essayé! Suite à cette longue balade, nous retournons chez nous pour préparer un bon dîner et nous reposer. Le lendemain, dès 8h, nous roulons vers Tasuçu.
Route de Tasuçu et embarquement pour le Nord de Chypre
Nous faisons plusieurs arrêts en chemin, des courses, une pause déjeuner, et surtout nous cherchons à remplir notre bonbonne de gaz. Nous avons ouï-dire que c'était simple en Turquie mais après une dizaine de tentatives, nous n'y croyons plus beaucoup! Une pancarte sur le bord de la route indique une gas station Shell à 25 kms, peut-être allons-nous enfin résoudre ce problème... Toute une équipe de jeunes pompistes nous accueille chaleureusement. Celui à qui nous nous adressons envoie un autre chercher leur supérieur pour qu'il jette un coup d'œil à notre bonbonne. Quelques mmhhhh (vous savez ce petit bruit exprimant une profonde méditation!) plus tard, nous voilà installés dans son bureau à prendre le thé et converser. Son niveau d'anglais est médiocre mais il est tellement heureux de le pratiquer qu'il s'en donne à cœur joie. Son beau-frère est avec nous, il parle uniquement le turc et ne cesse de nous sourire. Bon, il téléphone à quelqu'un susceptible de nous aider. Pendant ce temps, le beau-frère compte tranquillement les liasses de billets qu'il étale en toute confiance devant nous. Trois thés et trois cafés plus tard, nous savons pas mal de choses sur nos nouveaux amis, l'un était militaire, l'autre dans la police pendant une quinzaine d'années. Plus les minutes défilent moins nous croyons qu'ils pourraient nous venir en aide mais c'est aussi ça l'hospitalité turque! L'homme, qui a déjà été appelé trois fois, arrive enfin. Il regarde et confirme qu'il ne peut pas remplir notre bouteille mais propose de nous en vendre une autre. Nous refusons gentiment et ils se mettent alors à réfléchir où est-ce que nous pourrions aller. Bref, une heure et demie de bavardage sans avoir avancé d'un pouce. Tant pis! Nous verrons ça plus tard, il faut reprendre notre trajet si nous voulons avoir ce bateau... Les jeunes dans leurs uniformes jaune et rouge de la compagnie Shell nous font des signes, «bye bye».
Après trois jours ensoleillés, sans une goutte d'eau, le temps redevient brumeux et humide. Le paysage est une succession de petites plaines cultivées s'ouvrant sur des baies plus ou moins marquées, tandis que les contreforts des montagnes surplombent une mer agitée. Les vergers d'oranges et mandarines (seulement 25 centimes le kilo, un vrai délice!) font place à de vastes bananeraies auxquelles se mêlent parfois des serres dans lesquelles poussent des fraises. Plus nous avançons vers l'Est, plus les averses se font régulières. Cette grisaille nous motive davantage à trouver un bateau qui nous conduira, nous espérons, vers le soleil. Le vent souffle terriblement fort et la route zigzague. Nous arrivons à Tasuçu vers 16h et cherchons de suite le bureau de la compagnie maritime. Sans trop de difficultés, nous voilà face au guichet, achetant des billets pour le soir même. La dame précise que nous devons absolument nous présenter au port à 20h30 et, d'un geste de la main, indique la direction à prendre. Pour un départ à minuit? Oui. Elle ajoute que ce dernier a plutôt lieu vers 1h ou 2h du mat. La traversée dure habituellement six heures et les douanes n'ouvrent qu'à 8h au port d'arrivée, Girne.
En attendant, nous nous installons au sec, dans un café avec wifi. Nous buvons quelques thés puis dînons avant de rouler vers le port situé à l'autre extrémité de la bourgade. Là commence une longue nuit mouvementée... D'abord, il y a une queue pour entrer dans la zone portuaire, notre Roulotte est coincée entre deux énormes camions et, comme les autres chauffeurs, nous patientons. Enfin arrive notre tour et c'est le moment de nous acquitter d'une taxe de 25 euros, bah voyons! Nous nous garons ensuite et, bêtement, suivons plus ou moins les autres vers un guichet extérieur, sûrement le service douanier. Ils ont tous un document à la main, format A4. Nous scrutons et lisons en français «carnet de passage en douane». Ah, c'est bon, nous n'en avons pas besoin. Nous sommes citoyens de la communauté européenne. Aucune discipline, il faut forcer le passage pour se faire un chemin vers le premier agent disponible sinon, tout le monde nous double. Bon, l'homme en uniforme enregistre nos passeports, ainsi que l'immatriculation du véhicule. Un jeune couple de roumains s'adresse à nous, ils sont aussi désorientés que nous et se fondent dans la masse sans trop savoir ce qu'ils doivent faire. Nous leur expliquons ce que nous venons de faire sans pouvoir leur préciser quoi que ce soit concernant ces démarches. Puis, nous nous dirigeons à l'intérieur du bâtiment pour ce que nous supposons être le contrôle de police. Un homme d'une cinquantaine d'années nous accoste, proposant son aide. Nous vous épargnons les détails mais il nous trimbale ainsi de bureau en bureau, de guichet en guichet, dehors, dedans. Puis il parle à l'un des policiers qui signe, date et tamponne un morceau de papier supplémentaire. Apparemment, c'est lui qui contrôle les véhicules mais le clin d'œil de notre ami suffit à obtenir son approbation, à aucun moment on nous demande d'ouvrir la Roulotte. Bref, quelques tampons et sourires plus tard, nous voilà prêts. L'homme qui nous a aidés nous est apparu étrange et nous nous demandons si il veut quelque chose en échange, mais non. D'un autre clin d'œil, il nous chuchote avec un fort accent «I am the police!», posant son index sur ses lèvres comme pour acheter notre silence, il s'éloigne en souriant.Nous ne saurons jamais si il plaisantait ou non. Il ne reste plus qu'à attendre. Derrière nous une caravane remorquée par un utilitaire immatriculé en Angleterre nous intrigue. Nous reparlons avec les roumains qui s'inquiètent un peu de ne pas avoir gagné autant de tampons que nous! Laurent décide d'aller s'allonger. Il est à peine 22h et le départ n'aura pas lieu avant 1h du mat. Je n'arrive pas à me détendre, cette situation d'attente me tient en éveil. J'observe à travers les stores le va et vient des camionneurs, tout en crochetant. Vers 1h, je commence à m'impatienter sérieusement et descends voir ce qu'il se passe pour la troisième fois. Pas mal de gens ont embarqué sur d'autres bateaux et le premier camion pénètre enfin sur le nôtre. On nous fait signe de bouger le véhicule pour libérer le passage. Je réveille Laurent qui s'exécute, puis se recouche. Je pars ensuite discuter avec les Anglais qui ont également dû se déplacer. Il s'agit en fait de Chypriotes turcs qui vivent en Angleterre et reviennent souvent sur leur île qu'ils affectionnent tant. Mehmet a une soixantaine d'années (bien qu'il ne les fasse pas!) et il raconte la tragique histoire de son petit pays. Une demie heure plus tard, nous embarquons enfin. L'ancre est levée vers 2h, ainsi commence une traversée cauchemardesque...
Les Baluchons sur les routes de Turquie:
Superficie: 783 562km² Population: 76 805 524 Population urbaine: 69% Capitale: Ankara
Frontières terrestres: 2 648 km Littoral: 7 200 km Point culminant: Mont Ararat, 5166m
Pays frontaliers:
Arménie (268 km)
Azerbaïdjan (9 km)
Bulgarie (240 km)
Géorgie (252 km)
Grèce (206 km)
Iran (499 km)
Irak (352 km)
Syrie (822 km)
Type de gouvernement: République parlementaire Constitution: Novembre1982 + amendements
Fête nationale: 29 octobre
Le 29 octobre 1923, Ataturk fonde un État national sur les ruines de l'Empire Ottoman, c'est le début de la République de Turquie.
Force de travail:
Agriculture: 29.5%
Industrie: 24.7%
Services: 48.8%
Espérance de vie: 71.96 ans
Homme: 70.12 ans
Femme: 73.89 ans
Population au dessous du seuil de pauvreté: 20%
Source: CIA World Fact Book 2009
Monnaie: Livre turque (YTL) Distributeurs: faciles à trouver en ville Paiement par visa/mastercard: généralement acceptés
Prix moyen litre de diesel: 1.45 € bouteille eau minérale (1.5L): 0.25 € un café: 0.75 € un demi: 1 €
Indicatif téléphonique: 90 Indicatif internet: .tr Fuseau horaire: +2 UTC et +1h du dernier dimanche de Mars au dernier dimanche d'octobre
Mobilité: Aéroports: 102 Routes: 426 952 km (dont 1 987 km d'autoroutes) Voix ferroviaires: 8 697 km Voix navigables: 1 200 km